Louan Deniel

Saisir les individus dans ce qu'ils donnent au monde.

Comment YouTube a façonné la communauté Minecraft

illustration minecraft

Alors que YouTube vient de fêter ses 20 ans, un film dans l’univers de Minecraft sort en salles le 2 avril. En France, la popularité de YouTube a explosé à la fin des années 2000, au même moment que celle de Minecraft. Les vidéastes « minecraftiens » restent profondément marqués par cette période de leur vie qui les a construits.

En 1961, YouTube et Minecraft n’existent pas. Le cinéma est devenu parlant depuis une trentaine d’années seulement. Dans l’ouest de New York, aux États-Unis, le quartier de Greenwich Village connaît une surprenante effervescence. À tous les coins de rue, on croise des musiciens, casquettes sur la tête et guitare sur le dos. Ils sortent à la tombée de la nuit, s’engouffrent dans les cafés où ils jouent jusqu’au matin des folk songs, des chansons traditionnelles oubliées dans l’entre-deux-guerres, qui parlent de la guerre, justement, mais aussi des gens oubliés, des injustices, bref, du monde. Dans ces mêmes cafés rôdent les critiques des journaux et les représentants des maisons de disques, à l’affût de nouveaux talents dans cette musique dépouillée, guitare-voix, qu’on se transmettait par le bouche-à-oreille et que n’importe qui pouvait jouer. La dynamique créative qui règne à l’époque dans ce quartier new-yorkais est exceptionnelle et attire des artistes, professionnels ou amateurs, venus de tout le pays pour tenter leur chance dans la musique. Greenwich Village en 1961, c’est the-place-to-be.

Au milieu de la nuit, une voix nasillarde, avec un accent de la campagne, s’est faite remarquer : celle de Bob Dylan, devenu une figure majeure de la musique occidentale. L’accession du chanteur au statut de star internationale a été chroniquée dans le biopic Un parfait inconnu, de James Mangold (2025). Mais pour un Dylan, combien d’autres inconnus ou oubliés ont défilé, à ses côtés, dans Greenwich Village ? À ce stade, vous vous demandez sûrement quel est le rapport entre cette anecdote et l’histoire que je vais vous raconter. En réalité, c’est exactement le même phénomène d’effervescence qui s’est reproduit 50 ans plus tard. Comme le chantait Dylan, il n’y a qu’à changer les noms, les lieux et les dates. Voici le résultat : 1961 devient 2011. Greenwich Village devient YouTube. Les folk songs deviennent Minecraft. Et en France, Bob Dylan devient TheFantasio974. À la fin de cette histoire, vous comprendrez comment j’en suis arrivé à ce résultat, et aussi pourquoi TheFantasio974 n’est pas aussi connu que Bob Dylan.

Youtube est créé aux États-Unis le 14 février 2005. Le partage de vidéo, comme l’était le cinéma parlant, est tout jeune, voire balbutiant. Un nombre croissant d’utilisateurs postent plus ou moins ce qui leur passe par la tête, de façon anarchique, sans codes vraiment préétablis. Rapidement, trois segments deviennent majeurs : l’humour, les tutos beauté, et les jeux vidéos. Intéressons-nous à ce dernier par l’intermédiaire de son plus éminent représentant : Minecraft. C’est un jeu vidéo de type bac à sable, créé en 2009 par le Suédois Markus Persson. Le principe est simple : dans un univers cubique en 3D quasi-infini, le joueur peut créer tout ce qu’il veut à partir des ressources disponibles. Il est aussi possible de jouer sur des serveurs, c’est-à-dire en multijoueur. Aujourd’hui, c’est le jeu vidéo le plus vendu au monde, à 300 millions d’exemplaires.

Le Bob Dylan du Minecraft français

« Minecraft et Youtube se sont nourris : d’un côté, Youtube offrait une publicité gratuite au jeu, et à l’inverse, Minecraft a permis à de nombreux créateurs de se lancer parce qu’on peut y créer des histoires », analyse Adam Bensoussan, vidéaste et auteur de « La Vérité derrière les youtubeurs », un documentaire de plus de quatre heures qui retrace l’histoire de la plateforme. La première vidéo Youtube regardée par l’auteur de ces lignes s’intitule ainsi « Minecraft – Le Guide pour bien débuter », publiée le 7 septembre 2012 par TheFantasio974. Pionnier du jeu sur Youtube en France, il a séduit par son côté amateur, rigolard, et perdant magnifique, popularisant l’expression fails (ratés en anglais) dans chacune de ses vidéos. Ses aventures ont poussé des milliers de joueurs à se lancer dans Minecraft, et à évoluer avec lui au fur et à mesure que la partie se complexifiait.

Le monde où démarre Fanta dans le premier épisode de son « Guide pour bien débuter », édition actualisée. De nombreux de joueurs ont choisi de démarrer de leur côté dans le même monde, pour pouvoir suivre ses aventures. Capture d’écran YouTube.

Figure de proue de la communauté française, il est le premier dont les tutoriels ont permis à n’importe qui de s’approprier Minecraft, de s’y lancer, et même pour certains de devenir youtubeurs à leur tour… Malgré ces faits d’armes, Gabriel Chevillard, de son vrai nom, reste méconnu en-dehors de la communauté minecraftienne. Il a arrêté sa chaîne principale en 2018, et est aujourd’hui reconverti dans… les cryptomonnaies. Je l’ai contacté par le biais de son acolyte de l’époque, le vidéaste Bob Lennon : aucun des deux n’a donné suite. Le Bob Dylan du Minecraft français se fait discret. Quelque part, ça leur fait un point commun.

Le bureau d’Aypierre est un drôle de monde. Entre deux étagères, on aperçoit une étrange créature verte aux yeux noirs, dépourvue de bras, avec une forme cubique – bien sûr, c’est une figurine. Elle sort tout droit de Minecraft et se nomme creeper, dérivé de l’anglais to creep qui signifie avancer sans bruit. À l’image du jeu dont il est devenu l’emblème, le creeper s’approche du joueur silencieusement, et d’un seul coup, explose. Si Minecraft est si important pour Aymeric Pierre (son vrai nom), c’est parce qu’il a « découvert Youtube grâce à Minecraft. Je construisais des machines complexes dans un monde avec d’autres joueurs. On était une trentaine, et je cherchais un moyen d’expliquer à tout le monde en même temps ce que je faisais. C’est comme ça que j’ai commencé à faire des vidéos. »

Le creeper, devenue la créature emblématique de Minecraft. Mattel / Mojang.

Aymeric Pierre, 25 ans à l’époque, est développeur web dans une petite entreprise à Paris. Il fait les deux en parallèle, mais « au bout de six mois, je gagnais autant avec mon salaire d’ingénieur qu’avec Youtube. J’ai fini par quitter mon travail. » Au plus fort de sa popularité au mitan des années 2010, il peut toucher entre 5.000 et 8.000 dollars bruts par mois. Ce sont en majorité des jeunes adolescents qui regardent ces vidéos Minecraft, des parties que les youtubeurs commentent pendant qu’ils jouent. C’est la naissance d’un format vidéo, le let’s play, aujourd’hui aussi répandu et daté que l’étaient les folk songs à New York à la fin des années 60. Des deux côtés de l’écran, on trouve assez peu de femmes. « Il y a probablement un tas de jeunes filles ou de femmes qui se sont lancées sur Minecraft à l’époque, mais la plupart ont abandonné au bout de la deuxième vidéo parce que la moitié des commentaires parlaient de leur physique ou de leur voix. C’est une problématique toujours d’actualité sur Youtube », déplore Adam Bensoussan, citant le cas de la streameuse Ultia, qui a subi une vague de harcèlement pour laquelle trois personnes ont été condamnées.

PopiGames, l’une des plus populaires parmi les rares youtubeuses Minecraft, peut en témoigner. Plutôt axée sur des minis-jeux compétitifs à plusieurs, Pauline Simon, de son vrai nom, a débuté à 13 ans, et « beaucoup de gens qui me suivaient avaient à peu près le même âge que moi. Ça a vraiment fonctionné : j’allais dans les conventions, je rencontrais des abonnés… » Mais avec la lumière de la notoriété est venue l’ombre des mauvaises intentions.« On m’appelait 20 fois par jour sur le téléphone fixe de mes parents. C’était parfois assez compliqué à vivre, mais au final ça m’a fait gagner en maturité, et je me suis blindée contre la critique sur Internet. »

De Minecraft au mariage

En 2014, l’effervescence de la communauté Minecraft est au plus haut. C’est l’âge d’or, diront ensuite les plus anciens du jeu. Cette perception n’est pas que le fruit de la mémoire, elle a aussi une réalité bien concrète. Cette année-là, Microsoft rachète Minecraft au studio Mojang, pour 2,4 milliards de dollars, un montant jamais vu pour l’époque, qui fait les gros titres de la presse internationale. La communauté Minecraft sur Youtube, qui ne cesse de grandir, est le miroir de cette tendance. « Ce sont moins des créateurs isolés que des groupes de créateurs qui ont émergé ensemble », rappelle Adam Bensoussan.

Visuel de l’équipe élargie des Patricks par Clank Zoni. Clank Zoni.

En France, les Patricks ou la Coop Team sont sans doute les plus emblématiques. De let’s play chacun de son côté, les youtubeurs se rassemblent et élargissent leurs communautés respectives. C’est dans ce contexte que naissent « Kill the Patrick », « Fallen Kingdoms », « La Cité des Sables » … Ces événements dans Minecraft, par et pour les youtubeurs, doivent leur succès à leur ambiance familiale autant qu’à leurs concepts novateurs, qui se déclinent sur plusieurs saisons. Comme Greenwich Village aimantait en son temps les musiciens de toute l’Amérique, ces séries-événements attirent toujours plus de public et de youtubeurs qui veulent en être. Comme dans un feuilleton, les épisodes sont diffusés chaque jour, souvent à l’heure de la sortie des classes… Pendant que ces séries rassemblent dans les cours de récré, les créateurs tissent des liens qui perdurent aujourd’hui. Alexandre, alias Frigiel, raconte que « 10 ans après, tu te retrouves au mariage du gars que tu as rencontré à l’époque sur une vidéo Minecraft, c’est un sacré délire ! »

Quelle que soit la notoriété acquise, les vidéos Minecraft ont forgé celles et ceux qui les ont faites. Alexandre propose, en lieu et place de Minecraft, des vidéos autour du Japon, un pays qui le passionne et où il a déménagé. « Youtube m’a permis de vaincre une énorme timidité que j’avais pendant toute mon enfance », décrit celui qui est aujourd’hui trentenaire. Le contraste entre son assurance au micro et sa première vidéo, où il avait imprimé son texte, est saisissant. Lassée d’explorer Minecraft, Pauline Simon a arrêté YouTube alors qu’elle comptait 475 000 abonnés. Grenobloise d’origine, elle parcourt désormais le monde réel comme photographe et cheffe-opératrice. Elle me répond depuis… la Laponie, où elle est en tournage. « C’est marrant parce que j’ai participé l’an dernier au tournage de The Island, une émission de survie, et j’ai l’impression que ça reprend un peu les codes de Minecraft de ce que je faisais sur mon ordi sauf que cette fois je l’ai fait dans la vraie vie et je l’ai filmé. »

En haut, les résultats pour la requête « minecraft » sur YouTube en février 2012. En bas, les résultats pour la même requête sur le même site, en février 2025.

Loïc Leroy, alias Roi Louis, a 60 ans. Parfois surnommé « le vieux » par ses amis de Youtube, il a d’abord roulé sa bosse dans « pas mal de boulots assez durs », qui lui ont causé quelques soucis physiques. De ce point de vue-là, faire des vidéos ne lui en demande pas trop, et même s’il gagne modestement sa vie, ça lui va très bien. Ce passionné d’histoire qui reproduit des monuments dans Minecraft se dit, comme tous les youtubeurs que j’ai interrogés, « très touché par les nombreux messages, que je reçois tous les jours, de gens qui me disent ‘je te regardais quand j’avais 12 ans, maintenant j’en ai 23, merci !’ Déjà à mes débuts, j’en revenais pas de la générosité des gens sur Internet. » Les vidéos des créateurs Minecraft actuels ou passés, regorgent de ce type de commentaires, qui disent en creux le vieillissement d’une communauté, mais apportent aussi à ces contenus une profondeur inattendue.

Aymeric Pierre a aujourd’hui 38 ans, 5166 vidéos et 1,5 million d’abonnés au compteur. Il reconnaît volontiers qu’il est arrivé « au bon endroit, au bon moment et avec la bonne recette. » Comprendre : les algorithmes de l’époque ne mettaient pas en avant certains contenus comme aujourd’hui. Les utilisateurs venaient sur Youtube pour y trouver un contenu précis – dont Minecraft, qui cumule aujourd’hui plus d’un millier de milliard de vues sur Youtube. « Enraciné » dans son secteur, Aymeric Pierre fait dix fois moins de vues mais gagne mieux sa vie aujourd’hui, grâce aux collaborations avec des marques.

Comme Frigiel, qui produit des vidéos originales sur d’autres plateformes, Aypierre a repensé ses formats pour toucher à la fois son public d’origine, qui a grandi avec lui, en même temps que les nouveaux viewers. S’il s’imagine à l’avenir agent d’influenceur, il n’a pas prévu d’arrêter pour autant et continue de construire, cube après cube, son univers. « Certains sont passés par des périodes de leur vie pas facile, avec des problèmes familiaux ou scolaires. Ils mettent régulièrement des messages de remerciements en me disant qu’à l’époque, ils étaient un peu au fond. C’est cool de voir que ça leur a permis de s’évader, de rigoler un peu, et de leur faire du bien. » Aujourd’hui, les collégiens jouent un peu plus à Fortnite qu’à Minecraft, regardent un peu plus Tik Tok que YouTube. À chaque génération son Greenwich Village virtuel. Le premier album de Bob Dylan a 63 ans. Comme on emporte avec soit des chansons dans une boîte à musique, les premières vidéos Minecraft se regardent aujourd’hui comme on piocherait au hasard dans une immense boîte à souvenirs.